• 4. Mijo Kovacic, le Brueghel de la Podravina!

     Mijo Kovacic: "paysans près de l'étang" (1974)

    Gornja Suma est un hameau perdu près des bois dans la vallée de la Podravina. Juste quelques fermes (un peu comme le village québécois dessiné en intérieur de couverture dans la BD "Magasin général"?), pas d'école. On raconte que le petit Mijo (né en 1935) faisait la route à pied vers l'école primaire de Molje, à plusieurs kilomètres, partant si tôt qu'il faisait à peine jour, comme dans la chanson de Gérard Lenorman: "Je me souviens de ces matins d'hiver, dans la nuit sombre et glacée, quand je marchais à côté de mon frère sur le chemin des écoliers. Quand nos membres encore tout engourdis de sommeil grelottaient sous les assauts du vent. Nous nous battions à grands coups de boules de neige en riant". Sans doute traversait-il l'hiver des paysages enneigés. Sans doute au printemps la Drave sortait-elle parfois de son lit, inondant les champs et les bois. Petit Mijo se souviendra de tout cela.

    4. Mijo Kovacic, le Brueghel de la Podravina!

    Mijo Kovacic "Maize harvest" (1971 ou 1974)

    Mijo dit: "Je représente principalement les choses telles qu'elles étaient à une époque maintenant révolue"

    Un jour, après la guerre, il fit la connaissance d'Ivan Generalic, le fermier de Hlebine dont la réputation de peintre naïf grandissait jusqu'au-delà des montagnes. Un peintre autodidacte, un fermier qui avait pris les pinceaux sans formation aucune, c'était donc possible. Comme des dizaines d'autres yougoslaves, des villes ou des champs, Mijo va à son tour prendre crayons et pinceaux, convaincu qu'à l'instar de Generalic il peut retranscrire sur une toile (ou du verre) les images colorées de la Podravina. Parenthèse: comme Generalic aura montré à une génération que l'on pouvait peindre sans avoir eu de professeur ou suivi de cours, les premiers groupes de musique punk des années '76-'77 (Ramones de New-York ou Sex Pistols anglais) firent comprendre à des centaines d'adolescents que l'on pouvait jouer trois accords de guitare tout seul dans sa chambre ou dans une cave, et former un groupe sans notion de solfège. Des groupes naquirent ainsi en quelques mois dans tout le Royaume-Uni, avec une candeur et un sens de l'urgence réjouissants.

    4. Mijo Kovacic, le Brueghel de la Podravina!

    Mijo Kovacic (les cartes postales ci-dessus sont parfois jaunies: elles font partie de la petite collection de Cébizar et Nouba Lémek)

    4. Mijo Kovacic, le Brueghel de la Podravina!

    Pieter Brueghel: "Chasseurs dans la neige" Fin XVIème siècle

    En Croatie, en Serbie, en Vojvodine, en Slovénie, des dizaines de peintres émergent dans l'après-guerre. Mijo Kovacic n'a pas oublié le chemin vers l'école de son enfance, la vie des paysans qu'il croisait sur sa route. Il va les représenter sur ses toiles avec un talent singulier: on reconnaît immédiatement un tableau de Kovacic. Il épate le spectateur par son décor et ses couleurs, il intrigue par la morphologie des êtres qui le peuplent. Ses personnages, hommes et bêtes, ont un faciès primitif qui pourrait rebuter mais les rend sympathiques, fondus dans un décor campagnard incroyable, avec ces arbres morts au tronc noueux, ces marais peuplés de grenouilles et de hérons, ces hameaux-hâvres de paix dans le froid de l'hiver. Bien sûr, on pense à Brueghel (tableau plus haut), ce Hollandais du XVIème siècle qui peignait si bien le monde paysan dans un décor d'étangs gelés et de villages enneigés.

    4. Mijo Kovacic, le Brueghel de la Podravina!

    Mijo Kovacic: "Close to the river"

    Comme Brueghel soignait les détails dans des scènes de fête de village, Mijo Kovacic s'en donne à coeur-joie dans un tableau comme ci-dessous.

    4. Mijo Kovacic, le Brueghel de la Podravina!

    Mijo Kovacic : "Réjouissances villageoises" (huile sur verre de 1972)

    4. Mijo Kovacic, le Brueghel de la Podravina!

    Mijo Kovacic: "la cueillette des pommes" (huile sur verre de 1974)

    Mijo dit: "Je ne ressemble à personne. Ma peinture est une chose toute personnelle, différente de celles de tous les autres. Je n'observe personne, je ne suis le disciple de personne. Je suis moi-même tout simplement".

    Mijo, on en reparlera dans ce blog!

    Cebizar Lémek (cebizarlemek.eklablog.com)


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  • 3. Les trois mousquetaires de Hlebine

    "La fenaison" par Marko VIRIUS (huile sur toile de 1938)

    C'est un gros village de Croatie niché en pleine campagne au Nord-Est de Zagreb, dans une vallée où coule la Drave, en contrebas de collines derrière lesquelles commence la Hongrie. En 1930, le régime monarchique n'est pas tendre avec les paysans. A Hlebine vit un jeune fermier dont la famille élève aussi quelques vaches. Il n'a que 17 ans et s'appelle Ivan Generalic. A-t-il déjà sa célèbre casquette vissée sur la tête? Gageons que oui. Parenthèse: cette casquette, les paysans de ma région de Bretagne (le Bas-Léon) la portaient aussi à la même époque. Ils y logeaient leur boule de tabac à chiquer qui collait aux cheveux. De même ils étaient très pauvres, vivaient avec le poids de la religion catholique sur les épaules, les cloches annonçant les mariages et le glas les enterrements. Les poules picoraient jusque dans la cuisine, le coq paradait sur le tas de fumier, il y avait du purin dans les fossés, les canards descendaient en cancanant vers le ruisseau. Semailles et moisson rythmaient les saisons. Toute la famille s'affairait quand on tuait le cochon. L'été, la tante partait dans les bois chasser les vipères. A dix ans, les garçons en sabots gardaient les vaches toute la journée dans les champs et préparaient des pièges à lapins. Même si la mer n'était qu'à 10 km, on raconte que certains ne l'avaient jamais vue.

    3. Les trois mousquetaires de Hlebine

    A Hlebine, il n'y a pas la mer, que les eaux de la Drave. Ivan Generalic a deux amis, paysans comme lui, qui aiment griffonner des scènes de la vie de campagne, la vente du bétail sur la place du village, les arbres qui bourgeonnent au printemps, les rixes ou les fêtes. L'un s'appelle Franjo Mraz, il a 20 ans en 1930. Le second, c'est Mirko Virius, le plus âgé: il est né en 1889 (a donc 41 ans) et a combattu les russes durant la première guerre mondiale sous l'uniforme austro-hongrois. On dit que c'est en réaction contre la politique injuste du roi Alexandre 1er envers les paysans, leur imposant taxes et brimades, que Virius, Mraz et Generalic "fourbirent" leurs pinceaux jusqu'à exposer une première fois leurs toiles à Zagreb dès 1931. Leurs peintures, en comparaison du style de l'art naïf yougoslave qui se développera après la seconde guerre mondiale (des dizaines de peintres vont éclore dans le pays), font un peu penser aux premiers albums d'Hergé ("Tintin chez les Soviets" ou "Tintin au Congo") par rapport aux Tintin de la maturité ("Les bijoux de la Castafiore" par exemple). Il y a ce trait un peu gauche, un certain amateurisme, un déséquilibre parfois, mais déjà les couleurs et les détails pittoresques propres à l'art naïf.

    3. Les trois mousquetaires de Hlebine

     

    "Le village transporte de la glace pour les gens de la ville" (détail), par Franjo MRAZ. Détrempe sur verre, 1936

    Ivan dit: "La vie autrefois n'était pas aussi belle. Je me souviens avant la guerre, quand les gendarmes venaient traîner les lits hors de chez vous et emporter les fûts de vin, tout cela pour le fisc".

    3. Les trois mousquetaires de Hlebine

     

    "A la fête", par Franjo MRAZ (huile sur verre, 1974)

    La guerre va faire souffler le vent du malheur. Les armées d'Hitler entrent brutalement en Yougoslavie au printemps 1941. En 1943, Mirko Virius, arrêté, est fusillé dans le camp de Zemun par les Allemands.Il avait 54 ans. Lui qui avait combattu un quart de siècle plus tôt du côté des Autrichiens... 

    3. Les trois mousquetaires de Hlebine

     

    "La mort de Virius" par Ivan Generalic (huile sur verre de 1959)

    Franjo Mraz est à son tour emprisonné. Jeté dans un train de déportation, il parvient à sauter du wagon et tombe dans un champ de céréales. Cours Franjo, cours! Les balles sifflent et le blessent. Mais il parvient à s'échapper, jusqu'à rejoindre la résistance, les "partisans". (Parenthèse: à propos de partisans, vous souvenez-vous des trois grands clubs de football yougoslaves dans les années '70: le Partizan de Belgrade, le Dinamo Zagreb et le Velez Mostar? Mostar, la ville poignante au coeur de l'Europe, avec son vieux pont et ses minarets).

    Franjo Mraz va survivre à la guerre (plus haut son tableau "A la fête" peint en 1974), et rejoindra la grande ville (Zagreb, puis Belgrade). Ivan Generalic va demeurer à Hlébine, la casquette sur la tête, et sa renommée ne cessera de croître (sans jeu de mots). Ci dessous, deux tableaux qui reflètent l'évolution de son style (1936 et 1970). Mais son oeuvre est si surprenante, académique parfois comme avec "les foins", mais frondeuse aussi vous le verrez, que nous y reviendrons maintes fois dans ce petit blog en devenir.

     

    3. Les trois mousquetaires de Hlebine

    "Noces gitanes" d'Ivan GENERALIC (huile sur toile 1936)

    Ivan dit: "Il y a des romanichels dans les bois"

    3. Les trois mousquetaires de Hlebine

     

    "Les foins" (haymaking), par Ivan GENERALIC, 1970

    Ivan dit: "J'avais l'habitude de ramasser les bouts de papier tombés sur le plancher, des verts, des rouges, des jaunes, et le lendemain, je mélangeais ces couleurs dans des verres d'eau où j'avais plongé les morceaux de papier. J'utilisais un verre séparé pour chaque couleur et j'obtenais ainsi du bleu, du vert, du rouge. Voilà ce que furent mes premières couleurs. Je n'étais encore qu'un enfant"

    Cébizar Lémek (cebizarlemek.eklablog.com)


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  • 2. Un zeste d'histoire yougoslave

     

    Ristic PETAR: "Guerre fratricide" (1970) - huile sur verre

     

    A l'heure où Ivan Generalic prend ses pinceaux dans la cour de sa ferme à Hlebine (vers 1930), la Yougoslavie est un jeune royaume. Après avoir vécu des siècles sous domination des Ottomans (les Turcs) ou de l'empire Austro-Hongrois, la région (appelée gentiment "poudrière des Balkans") est devenue une monarchie à la fin de la première guerre mondiale. Les habitants sont catholiques (Croatie surtout), orthodoxes (Serbie surtout) ou musulmans (Bosnie-Herzégovine surtout). Pour la petite histoire, le roi s'appelle Alexandre 1er, il est un peu dictateur, et sera assassiné à Marseille en 1934.

    2. Un zeste d'histoire yougoslave

     

    Portrait du roi Pierre 1er et de son fils, futur Alexandre 1er (par Pierre Zimmermann)

    Eclate la seconde guerre mondiale. En avril 1941, les Allemands (et les Italiens derrière) envahissent la Yougoslavie qui capitule en quelques semaines. En Croatie, les terribles Oustachis sont placés au pouvoir. Le vent tourne en 1945 quand le résistant communiste Tito parvient à libérer le pays, sans l'aide de l'armée rouge soviétique. Reste la phrase: "Les Oustachis partis, il y avait des moustachus partout".

    Tito a du caractère et il prend donc le pouvoir, et pour longtemps. Il se démarque de Staline en 1948: son pays, bien que faisant partie du bloc de l'Est, restera démarqué de la domination des Russes, contrairement à la Hongrie ou la Tchécoslovaquie par exemple. Il va parvenir à créer la République Socialiste de Yougoslavie, qu'il décrira joliment: "La Yougoslavie a 6 républiques, 5 nations, 4 langues, 3 religions, 2 alphabets et un seul parti".

    2. Un zeste d'histoire yougoslave

     

    Josip Broz, dit "Tito", et Winston "no sport" Churchill, en 1944

    La Yougoslavie perdurera jusqu'en 1992. Le maréchal Tito mort (1980), le pays va imploser avec le réveil brutal des nationalismes, entraînant les pires guerres et massacres que l'Europe aura connus depuis la chute du nazisme.

    L'histoire de nos paysans-peintres s'inscrit dans la période 1930-1985. Ils auront connu l'invasion des Allemands. Ils vivent dans le souvenir des soulèvements de leurs ancêtres contre les Turcs. La Yougoslavie de 1930 fait un peu penser aux aventures de Tintin dans "le sceptre d'Ottokar", avec les Syldaves et les Bordures, non?

    Cébizar Lémek (cebizarlemek.eklablog.com)

     

    2. Un zeste d'histoire yougoslave

     

    Détail de la région de Croatie et Bosnie vers 1895 (extrait d'un Atlas Stieler, neuvième édition) que les Allemands ont laissé derrière eux en 1945 lors de leur débâcle. (cliquez sur la carte pour zoomer!)


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  • 1. Les as de la peinture sur verre

     

    "Eté", par Ivan Lackovic Croata (la carte postale est un peu piquée)

     

     

    Les peintres-paysans (ou plutôt paysans-peintres!) apparaissent dans la campagne yougoslave, en pleine "Mittel Europa", avant le début de la seconde guerre mondiale. Vous imaginez les agriculteurs de votre région prenant en nombre un pinceau? Dans mon coin (appelé le Bas-Léon), haut-lieu de tradition paysanne pourtant, où les sols des fermes ont longtemps été en terre battue, et les vaches gardées l'été dans les champs par les enfants, cette association peintre-paysan aurait paru totalement saugrenue, et l'artiste en sabots rapidement moqué.

    Mais dans la vallée de la Drave ("la Podravina"), à l'est de Zagreb, un mouvement pictural va naître. Son chef de file s'appelle Ivan Generalic. Il va développer une technique spectaculaire: la peinture sur verre (pas le verre à boire, le verre plat comme une vitre!). Le truc: au lieu de peindre comme à l'habitude en premier lieu le fond du tableau (le ciel, l'arrière-plan...), il va commencer par peindre sur le verre les détails du premier plan (personnages, arbres ou animaux). Il va laisser sécher et supprimer tous les traits de pinceaux un peu grossiers. Il va procéder de la même manière, couche après couche, en s'éloignant du premier plan, pour terminer par l'arrière-plan. Champion, non? Au final, grâce au verre, une luminosité et une flamboyance des couleurs incomparables.

    Mijo Kovacic dit: "On arrive à peindre plus rapidement sur toile, mais impossible d'y mettre autant de détails. Sur verre, on réussit à faire apparaître beaucoup mieux et beaucoup plus nettement les détails. Et les gens préfèrent ça."

    1. Les as de la peinture sur verre

     

    Ivan Lackovic dans son atelier en 1973: voici percé le secret de la peinture sur verre!

    Tous les peintres naïfs yougoslaves ne peindront pas leurs huiles sur verre, mais cette technique restera leur brillante signature. Peu à peu dans ce petit blog, on va s'aventurer dans la campagne croate, et même slovène, serbe ou monténégrine. On va se promener dans les hameaux de la Podravina, à la rencontre des paysans-peintres. Chiche!

    Cébizar Lémek (cebizarlemek.eklablog.com)

    1. Les as de la peinture sur verre

     

    "Fleurs bleues", par Josip Kovacic (1976)


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